Qui êtes-vous ?

Jerusalem, Israel
Journaliste indépendante, je suis installée à Jérusalem depuis septembre 2009, après avoir vécu à Kaboul (Afghanistan)de janvier 2007 à décembre 2008. Lors de ces deux années, j'ai couvert pour plusieurs media, l'actualité afghane. Presse écrite, radio ou encore télé, j'ai multiplié les collaborations en radio et presse écrite. Correspondante de RFI, RTL, Radio Vatican, France Info, France Inter, France Culture et I télé, Le Parisien, L'Equipe Magazine, Le Figaro, Figaro Magazine, CB News, La Nouvelle République. Rentrée pour quelques mois en France, j'ai effectué quelques CDD chez RFI avant de repartir m'installer à l'étranger.

03/09/2009

PARIS-KABOUL: UN REFUGIE, UNE FAMILLE

Square Villemin, au cœur de Paris. Dans ce quartier branché à deux pas du Canal Saint Martin, des centaines de jeunes réfugiés afghans traînent sans trop savoir où aller. Entre les jeunes mamans qui promènent leurs bébés en poussette et les vieillards assis sur un banc en train de refaire le monde, les Afghans sont là, sur la pelouse. Ils viennent des quatre coins de l’Afghanistan, d’ethnies et de niveaux sociaux différents, ils sont tous jeunes, entre 8 et 25 ans et rêvent d’un avenir meilleur. Quand ils sont nés, leur pays était en guerre. En 2001, à la chute du régime taliban, un frémissement d’espoir effleure la population afghane mais il disparaît assez vite pour laisser place à la désillusion. Et depuis, rien ne va. Qu’ils soient diplômés ou non, les jeunes ne trouvent pas de travail. La sécurité se dégrade de jour en jour. La guerre en Afghanistan mobilise 100 000 soldats de l’OTAN qui se battent quotidiennement contre les insurgés Taliban, des combats qui ont déjà fait 1016 victimes civiles entre janvier et juin 2009. Alors ces jeunes garçons (il n’y aucune femme) ont décidé de quitter l’Afghanistan. Avec ou sans l’assentiment de leurs parents. Et leurs motivations sont aussi variées que tragiques.
Parmi eux, nous rencontrons Fahrad. Air poupin, à peu près18 ans. Peut-être moins. Les Afghans connaissent rarement leur date de naissance. Habillé d’un jean et d’un sweat bleu, il sourit sans cesse, comme si rien ne pouvait le toucher. Fahrad a quitté Kaboul il y a deux ans. Son père l’a d’abord accompagné au Pakistan pour qu’il y rencontre le passeur qui se chargera du voyage. Ensuite c’est l’Iran, la Turquie, l’Italie et la Grèce qu’il traverse à pied ou parfois sous un camion. Après un an bloqué en Grèce, il réussit enfin à rejoindre Paris. Son voyage a duré 18 mois. De cette période, il en parle difficilement. « C’était long, c’était dur, c’était violent » dit-il seulement. En Grèce, les clandestins afghans racontent tous que les policiers sont brutaux. « A Paris, les policiers, ils sont tellement gentils ! Jamais ils ne nous frappent » explique-t-il. Pour réaliser ce long périple, il a fallu réunir des fonds : les passeurs, les rares moyens de locomotion, la nourriture, les faux papiers, tout cela a un prix. En moyenne, les Afghans paient autour de 10 000 euros. Une somme réunie par toute la famille.
Depuis qu’il est à Paris, Fahrad attend ses papiers. Il laisse le temps passer. Il aimerait un jour avoir sa carte de réfugié politique. Parfois il joue au foot sur le petit terrain du square. Ou aux cartes quand il en trouve. La nuit, il dort dans le parc. Cet hiver, une ONG lui a donné un sac de couchage. Le matin, avec ses amis, ils vont à la tchaikhana, « maison de thé » en dari, la langue afghane. En fait, c’est une association, la Camrès, qui a ouvert ce centre et propose aux réfugiés des petits-déjeuners. L’après-midi, il attend. Il traine près de la gare de l’Est. Dès son arrivée, Fahrad a fait une demande d’asile, c’était il y un an. Et aujourd’hui, il commence à avoir peur qu’on le renvoie en Afghanistan. « Quand je suis arrivé à Paris, j’ai trouvé cette ville magnifique, moderne ! J’étais confiant. Mais aujourd’hui j’ai un peu perdu espoir. Je pensais que le gouvernement français m’aiderait. Et un an plus tard je n’ai ni maison, ni travail. »Sur son quotidien, Fahrad n’a pas grand-chose à raconter : « Le matin je me réveille, je me lave le visage, je vais manger à côté, je dors dans le parc et voilà ». Des ONG s’occupent de leur trouver des papiers et d’établir pour eux des demandes auprès de l’OFPRA, l’organisme gouvernemental qui donne l’asile. Il n’y aucun autre moyen pour ces réfugiés d’être régularisés. Cette institution délivre soit le statut de réfugié en accord avec la Convention de Genève, soit celui de protection subsidiaire s’appliquant à des personnes qui sont exposées dans leur pays à de graves menaces. « Les réfugiés afghans devraient tous bénéficier de la protection subsidiaire compte tenu de l’insécurité en Afghanistan. On ne peut pas actuellement renvoyer des jeunes dans un pays comme ça. C’est un préalable de considérer que les Afghans sont a priori réfugiés, dans le sens juridique du terme » explique Dominique, ancien chef de projet chez France Terre d’Asile, une association qui s’occupe des réfugiés. L’Afghanistan il est vrai est un pays en guerre. Et quelques 2800 soldats français y sont déployés dans le cadre de la mission de l’OTAN. « Comme l’armée française dit qu’elle est venue dans notre pays pour nous aider, je pensais qu’en arrivant en France on ne me laisserait pas tomber » se désole Fahrad. Au square, ils ont tous des raisons différentes qui les ont motivés à parcourir tous ces kilomètres pour quitter leur pays. Beaucoup sont directement touchés par le conflit. Certains sont menacés par les Taliban parce qu’ils ne veulent pas coopérer, d’autres ont vu leurs villages détruits par les bombardements aériens de l’OTAN. « Je viens de Spir Kundaï, j’étais là quand les français se sont fait attaqués par les Taliban. Vous savez, ils ont perdu 10 hommes. C’était dans mon village. La zone a ensuite été bombardée par les avions de l’OTAN. Ma famille n’a plus de maison » nous raconte Zabiullah. Mais il n’y a pas que ça. On oublie souvent qu’une des premières causes de mort violente en Afghanistan vient des inimitiés. Différents entre voisins pour un puits ou un morceau de terrain, problèmes ethniques, puissance et impunité des seigneurs de guerre, on n’hésite pas à sortir la kalachnikov ou emprisonner un tel pour un oui ou pour un non. Enfin, l’Afghanistan est, selon les Nations Unies, le 5e pays le plus pauvre au monde. Alors les familles envoient l’un de leurs fils en Europe pensant qu’il y gagnera beaucoup d’argent. Un mythe entretenu par les clandestins sur place qui ne disent pas la vérité à leurs familles. C’est le cas de Fahrad. « Oui, je dis à mes parents que tout va très bien. Je leur mens, je ne dis pas que je dors dans le parc sinon ils vont penser que je me suis mal débrouillé » avoue Fahrad.
Kaboul, Afghanistan. Le taxi traverse la capitale afghane à toute vitesse. En cette veille d’élection, la ville est tendue et personne ne sort. Des checkpoints (points de contrôle) de la police sont installés aux principaux carrefours et des chars de l’armée afghane sont sur le qui-vive. On attend une attaque des Taliban. Mais dès que l’on arrive en périphérie, l’atmosphère se détend. Cheilsitoun est un quartier pauvre et populaire situé à une trentaine de minutes du centre ville. Plus que dans une capitale, c’est dans un village qu’on se croirait. Les rues ne sont pas goudronnées, des ânes se baladent transportant des cargaisons de paille et tout le monde se salue. C’est ici que vit la famille de Fahrad.
Abdul Qader, le fils aîné, nous a donné rendez-vous devant la petite échoppe du quartier. Il parle anglais, il a étudié à l’université de Kaboul. Nous marchons quelques mètres pour rejoindre la porte d’entrée, en métal vert. Dans la petite cour, Nader Khan, le père, nous attend. Il nous salue, la main sur le cœur et sert la main à notre traducteur. Sa belle barbe noire contraste avec son petit chapeau blanc. Il porte un shalwar kamiz bleu ciel, c’est l’habit traditionnel afghan. Plus loin, de petites têtes s’agitent et une femme nous observe furtivement derrière son long voile noir. Elle, c’est Zarmina, la maman. Ses deux petites filles s’accrochent timidement à sa longue tunique. C’est sans doute la première fois que des étrangers s’invitent chez eux.
Nous sommes reçus dans l’unique pièce qui leur sert de maison. C’est ici que Zarmina, Nader Khan, leurs sept enfants et la grand-mère, vivent au quotidien. Ils mangent et dorment tous dans la même salle. Par terre, un grand tapis recouvre le sol. Et sur les côtés, les tochaks, sorte de coussins longs servent à s’assoir le jour et dormir la nuit. Une petite télévision trône, c’est l’unique objet de cette pièce. Le petit dernier de la famille, Beitullah, vient déposer trois assiettes de pastèque découpée. Deux pour les invitées et l’une pour la grand-mère. Bibi, c’est ainsi qu’on appelle les vieilles femmes en Afghanistan. Sa peau est mate et ridée. Elle est moins voilée que les autres femmes, elle peut se le permettre vu son âge avancé. Toute la famille est là. Ils nous regardent, nous observent, nous sourient discrètement. Ils savent tous que nous avons rencontré Fahrad à Paris et que nous rapportons sa photo, mais personne ne s’impatiente. Ils n’ont pourtant pas revu Fahrad depuis deux ans.
Zarmina saute sur la photo qu’on lui tend. Quand elle ouvre la pochette, les larmes lui montent aux yeux. Elle pleure et elle embrasse à plusieurs reprises le visage de son jeune fils. Pendant toute la durée de notre visite, elle ne quittera pas ce portrait des yeux. « Je pense tous les jours à Fahrad, il me manque. Parfois j’ai l’impression de devenir folle tellement j’y pense » dit-elle avec des trémolos dans la voix. Soudain, Zarmina croit apercevoir sur le front de son fils une balafre. « Regardez, c’est une blessure qu’il a. Je suis sure qu’il a été battu » s’inquiète-t-elle. « Très souvent, je rêve qu’il est avec moi, qu’on boit un thé, qu’il joue. En plus c’était mon fils préféré. Il était tellement poli et gentil » dit-elle devant toute la famille. Il parait que le tout petit frère le cherche partout. Le père tente quant à lui de cacher son émotion, en vain. « Au moins, la France est un pays développé et les gens sont gentils là bas, non ? » interroge Nader Khan. Il essaie de justifier sa décision. « Mon fils est loin, mais il devait partir. Je n’étais pas en mesure de lui trouver du travail. Nous n’avions pas d’autre choix. Vous savez, si ça allait bien, je n’aurai pas envoyé mon fils là-bas ». Fahrad appelle sa famille environ une fois par mois. « Quand il téléphone, après je vais mieux » ajoute-t-elle. En général, il n’a que son grand frère Abdul Qader ou son père au téléphone. Ce sont les chefs de famille.
La vie quotidienne de la famille de Fahrad ressemble à celle de beaucoup d’autres. Nader Khan, le père, est maçon à la journée. Le matin il part de chez lui très tôt, vers 5h pour se rendre au rond-point de la ville où tous les travailleurs en « interim » attendent qu’on vienne les chercher. Il ne sait jamais la veille pour le lendemain s’il aura du travail. A part lui, seul le fils cadet rapporte un peu d’argent. Il est ouvrier dans une usine de brique. Les filles restent à la maison, et les autres garçons sont encore des enfants. Le loyer de leur pièce est de 2000 afghanis par mois ce qui équivaut à une trentaine d’euros. La famille n’a pas assez d’argent pour se nourrir et se vêtir correctement. « Notre vie est dure. Hier par exemple, le petit était malade. Je n’avais même pas d’argent pour payer un médecin, 100 afghanis (1,50 euros) » déplore la mère. Pour la cuisine, la famille Nader Khan a une toute petite pièce accolée à la principale. Il n’y a qu’un réchaud sur lequel Zardina cuit les quelques légumes pour le déjeuner. Au centre de la petite cour, quelques plants de maïs ont poussé, et ils ont la chance d’avoir un puits.
Sur les raisons de son départ, la famille de Fahrad ne cherche pas à cacher la vérité. Ici, personne n’a honte de dire qu’il est pauvre. Et en Afghanistan, tous les moyens sont bons quand il s’agit d’aider la famille. « On a décidé que ce serait Fahrad qui devait partir parce qu’il n’avait pas de travail en Afghanistan. Moi je rapporte un peu d’argent de temps en temps » explique Abdul Qader, le fils aîné âgé de 22 ans. Après des études en école d’instituteur, ce dernier est au chômage, comme beaucoup de jeunes en Afghanistan. « Il n’y a pas d’avenir ici. Si j’avais de l’argent, je partirai aussi à l’étranger ». Ce désir d’exil, c’est celui de toute une frange de la jeunesse afghane, qu’elle soit riche ou pauvre.
Pour le voyage de Fahrad, son frère Abdul Qader qui à l’époque travaillait dans une ONG a réussit à réunir environ 5 000 dollars. L’oncle paternel a complété. Chacun a emprunté à droite et à gauche et on a même vendu une voiture. « On pensait que très vite mon frère trouverait du travail en France, mais j’ai l’impression qu’il n’a toujours rien et qu’il est vraiment dans une mauvaise situation. Mais on ne veut pas qu’il rentre avant qu’il ait sa citoyenneté française. On a dépensé trop d’argent pour lui. On aurait des problèmes s’il rentrait les mains vides » raconte Abdul Qader qui pense qu’aujourd'hui son frère est malheureux.
De Kaboul, nous apprenons que les Afghans du square Villemin ont été évacués. Une décision municipale leur interdit désormais de dormir à l’intérieur du parc. Nous avions promis à la famille de Fahrad de lui faire passer un message à Paris et de s’assurer que tout va bien pour lui. Où est-il parti ? Dans un centre d’hébergement ? Dans un autre quartier ? Il a récemment dit à sa famille qu’il habitait en banlieue parisienne. Nous avons un message pour lui. « Salam Aleikoum Fahrad de la part de toute la famille. Tu nous manques. Et nous sommes fiers de toi »